Si l'argent éveille les passions, s'il nourrit tant de polémiques, ce n'est pas seulement à cause des énormes enjeux qui lui sont désormais attachés. C'est aussi parce qu'il est habité par un double paradoxe. Pur signe sans valeur intrinsèque, il est susceptible de mobiliser toutes les valeurs. Bien public, il est nécessaire à l'appropriation privée.
De l'argent on peut donc tout dire et son contraire. Il a très précisément le statut d'une idole, un néant exposé à la sacralisation.
L'argent libère et asservit
Dans la société marchande, il permet de tout obtenir ou presque... à condition d'en détenir. Historiquement, il a contribué à libérer le serf en lui permettant de distendre le lien personnel qui l'attachait au seigneur. Mais quand l'argent seul permet de se procurer le nécessaire, ceux qui n'en n'ont pas peuvent donc être démunis de tout. On peut même posséder un patrimoine important et vivre dans la pauvreté par manque de liquidités. Consolation : on dit que l'argent aliène aussi le riche, conformément à la dialectique du maître et de l'esclave. Pour l'individu, l'argent est un facteur d'autonomie, vis-à-vis d'une collectivité qui parfois l'opprime. C'est déjà le cas pour la famille : on sait le rôle joué par le travail salarié dans l'émancipation de la femme. En même temps, à travers la division du travail qu'il rend d'abord possible puis obligatoire, l'argent accroît la dépendance de l'individu par rapport à la société et au système de l'économie monétaire.
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