Des hommes et des Dieux, Scène : Moderato, Cène des cygnes-moines de Tibhérine

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Uploaded by on Jan 17, 2011

Des Dieux et des hommes qui firent ce qu'ils purent dans la tenure d'un lieu où ils furent pris pour mire...

La scène pivotale du film de Xavier Beauvois, pourtant placée vers la fin, prend l'aspect d'un long plan votif et s'offre aux spectateurs, comme abasourdis des larmes surges d'un coton de pleurs qui déjà leur bouffit la conque des yeux et dont l'expression prochaine s'apprête à imbiber les dame-jeannes de leurs paupières de verre - alors que la séquence vient à peine de commencer -, dans un tissu de travellings cousus ensemble, en la contemplation d'un banquet profane par lequel les moines les invitent à les rejoindre dans une eucharistie non moins sacrée que celle du rite habituel, celle de l'écoute émotive d'un passage célèbre du ballet du Lac des Cygnes de Tchaïkovski que Luc, le convers et médecin, que l'on devine rempli de la gourmande surprise qu'il va faire à ses amis, a pris soin de mettre dans le lecteur de cassette.

Singulière cène où nulle goutte de vin, nulle goutte d'eau (on le voit bien lorsqu'un frère porte à ses lèvres frôlées, un verre dont il n'entame pas le translucide contenu) ne sera bue, aucune miette de pain sanctifié, absorbée. Le glouglou épicurien de Luc et celui, plus spirituel, de Christian, ne sont pas 'consommés' à l'écran : le plan de coupe rompt le plaisir des goûteurs, ne lui donnant aucune chance d'afficher ses traits sur les visages. Seule manne solide, la plume de l'air de musique suspend son vol dans le slow motion fantôme du dépôt du Saint-Esprit et de sa douce décantation de silence. Le leitmotiv du jeûne devient subtil. Cette scène sans action (comme dans la dénomination choisie par Tchaïkovski lui-même pour l'un des tableaux de son ballet ; "Scène : pas d'action"), est l'origine du dévoilement intime du 'sacramentum' qui désormais unit les moines sans qu'ils paraissent l'avoir prémédité (certes, tout un cheminement méditatif aura circulé dans leur conscience et dessiné les sentes de leur pensée en amont)...le cinéaste choisit de nous révéler ce nouvel état des esprits et des âmes par un panotage sur les sourires émergeant des visages des frères, un mouvement de caméra qui décrispe toute la 'Verborgenheit' - l'obscurité qui envoilait leur pouvoir de décision - et ré-enrougit les braises du foyer de la liberté qu'ils avaient d'être au monde avant que la constrictive question des luttes mettant aux prises les factions algériennes ne décide de venir frapper à la porte du monastère, sans que le procédé ne se fasse démonstration. C'était peut-être une gageure pour Beauvois, mais je pense que la projection qu'il avait d'articuler dans une seule enveloppe charnelle la personnalité historique des moines et celle propre aux acteurs les incarnant, est une hypothèse réussie et pas un tour de scénario hardi that would come in handy.

On peut légitimement se demander quel accueil aurait été réservé à ce film il y a seulement cinq, dix, quinze, vingt ou trente ans, des époques où, il y a beaucoup à parier, certains critiques de cinéma morts de faim anti-sulpicienne auraient payé cher pour pouvoir mordre de tous leurs crocs dans la chair d'un tel sujet.

La première fois que j'ai vu le film, je n'ai pas été touché par cette scène que je trouvais un poil facile et surexposant la trame d'un scénario jusque-là d'une ligne claire irréprochable, cherchant à montrer à tout prix les traces d'une introspection chez les moines qui scellerait leur acceptation du cours ordinaire d'un sacrifice annoncé...un peu comme une scène de bravoure qui aurait pu faire partie d'un épisode d'une série télévisée intitulée par exemple "Mystères Au Monastère" avec des frères-acteurs récurrents. Je trouvais aussi que Beauvois 'Wagnérisait' la musique de Tchaïkovski en lui confectionnant un rôle de Deus ex-machina aux petits oignons très artificiels. Je m'aperçois lors d'une seconde vision que l'on peut penser aussi à Dreyer et à Pasolini (Saint Matthieu), voire à Ph. de Champaigne ou au Gréco et que la scène porte en elle un beau souffle.

Je ne sais pas si l'auteur avait en tête de renouveler à sa façon le thème mythologique du cygne-révélateur qui est au coeur de l'intrigue occupant Siegfried et Odette dans le conte musical de Tchaïkovski mais en ce qui concerne celui du "Chevalier au Cygne" (du Moyen-Âge et de le Renaissance), je le verrais bien avoir quelques arguments et laisser ses moines-muets semer des indices dans la brume de l'aube, sur le champ blanc des signes, en ce sens.

Après avoir lu le livre de Stefan Zweig (charge impitoyable contre le Noyonnais Calvin et les victimes sacrificielles) "Ein Gewissen gegen die Gewalt", j'ai pensé que Christian de Chergé avait peut-être aussi réfléchi à Castellion, à la prédestination chez Calvin, à René Girard...

...à l'amor fati, qui marche sur la neige du réel et qui quelquefois, fait cygne.

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Uploader Comments (chevalsauvage)

  • Euh ok sa va tu a pas trop mal a la tete ?

  • @GM88explosif

    nec caput nec pedes, je suis tel un moine Lichtenbergien, un homme sans corps dont il manque la tête.

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All Comments (4)

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  • @chevalsauvage Hum oui sa fait classe comme citation mais je n'arrive pas a capter son sens...peut tu m'éclairer sur se point ?

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